Elles bougent : milite pour plus d’ingénieures et techniciennes dans les secteurs industriels et technologiques

Claude Bigeon
26/03/2020 | 3093 mots | AEROCONTACT | CARRIÈRE
Elles bougent : milite pour plus d’ingénieures et techniciennes dans les secteurs industriels et technologiques © Elles Bougent

Marie Sophie Pawlak, la présidente fondatrice d’Elles bougent a créé une association très engagée. En effet, elle milite pour l’accès des filles aux métiers d’ingénieurs et de techniciens notamment dans le secteur aéronautique. Elle-même ingénieure, elle a exercé ses compétences dans des grands groupes jusqu’en 2016 où elle s’est alors investie à 100% dans Elles bougent qui œuvre pour l’égalité femmes-hommes dans les secteurs industriels. Dans des univers typés masculins, l’idée est d’augmenter le nombre d’ingénieures, techniciennes et autres personnels à base technique ou technologique pour faire progresser la mixité. Rencontre avec une passionnée qui se bat pour changer les mentalités.

Est ce que vous pourriez vous présenter. Quel a été votre cursus et votre parcours professionnel ?

Je suis ingénieure chimiste de formation. Dès le début de ma carrière, j’ai travaillé dans l’industrie, au sein d’une multinationale, 3M, pendant quinze ans. J’ai tout d’abord occupé des fonctions d’ingénieure en recherche et développement pour la division Grand Public, puis piloté des projets internationaux, avec transferts de technologie pour les usines de production européennes et finalement rejoint la division Automobile. J’ai été sollicitée pour intégrer le service technique, un service en flux tendu entre la direction commerciale et les constructeurs automobiles. Bien que n’ayant pas de passion particulière à l’époque pour l’automobile c’est le profil du poste, plus que le secteur, qui m’a donné envie de relever ce challenge. Et lorsque j’ai intégré ce département, j’ai adoré cela. Dans le milieu auto, on travaille en permanence sur des nouveaux modèles, avec constamment des défis technologiques ou des contraintes économiques à relever, ça va vite et il y a une pression de dingue, mais c’est motivant. J’étais souvent la seule femme en réunion ou en usine, mais ce n’était pas un problème. J’étais dans une équipe performante, où régnait une bonne ambiance. Le sexisme dit « ordinaire » y était parfois présent mais je n’en ai pas pris ombrage à l’époque, comme la plupart des femmes d’ailleurs … J’ai grandi dans un milieu assez conservateur qui ne m’a pas vraiment encouragé à mener une carrière d’ingénieur. J’ai toujours adoré les matières scientifiques, et mon orientation vers une école d’ingénieur s’est donc faite de façon naturelle par appétence pour ces disciplines. Comme beaucoup à l’époque, je n’ai vraiment découvert le métier d’ingénieur qu’après mes stages de fin d’étude et mon entrée dans la vie active.

Après quinze ans dans l’industrie, j’ai rejoint l’univers des écoles d’ingénieurs où j’ai été en charge des relations avec les entreprises et de l’international. En parallèle, j’ai pris la direction de la commission égalité hommes/femmes de la Conférence des Grandes Ecoles entre 2010 et 2016. C’était super intéressant et grâce à notre de travail de groupe, nous avons pu faire signer en 2013, la Charte pour l’égalité femmes/hommes dans l’enseignement supérieur par les deux ministres de l’Egalité entre les Femmes et les Hommes et de l’Enseignement supérieur, et par les présidents des trois Conférences de l’enseignement supérieur. Une charte qui marque les bases de la sensibilisation des étudiants à l’égalité entre les femmes et les hommes et leur permette de mieux comprendre les raisons des inégalités et de saisir les clés pour progresser.

A partir de 2016, je me suis consacrée entièrement au pilotage d’Elles bougent.

Depuis 2018 j’ai également intégré la Réserve citoyenne de la Marine nationale qui souhaite mettre en place plus de mixité au sein de ses effectifs qui sont aujourd’hui féminisés à 14%, avec un objectif à plus 50% (soit 21%)  d’ici 2030 dans le cadre du plan Mercator… J’y ai découvert un monde extraordinaire d’engagement, de rigueur, avec une base technique très importante, une coordination extrêmement minutieuse et stratégique, et des rythmes si particuliers dus aux périodes embarquées notamment.. Et un incomparable « esprit d’équipage », qui assure solidarité entre tous les marins et réussite des opérations. La composante aéronavale est omniprésente et indispensable au bon fonctionnement de la Marine. On y retrouve donc de nombreux métiers de l’aéronautique…

 J’ai aimé tous mes jobs, tous les secteurs dans lesquels j’ai travaillé, je n’en retiens que le meilleur à chaque fois. Mais, mon expérience la plus marquante est la création et le développement d’Elles bougent : c’est avant tout une réussite collective avec l’ensemble des partenaires et des marraines et relais. 

Expliquez-nous la genèse de Elles bougent. 

A l’époque où je travaillais dans l’enseignement supérieur, j’ai rencontré des DRH dont ceux d’Airbus groupe, Dassault Aviation, PSA Peugeot Citroën et de la SNCF. Alors que je leur demandais quels profils d’ingénieurs ils recherchaient, leur réponse était unanime : des femmes. Ces quatre entreprises avaient toutes un problème de mixité au sein de leur structure, avec des effectifs très peu féminisés. Voilà comment, elles ont souhaité entrer dans l’aventure et ont été membres fondateurs d’Elles bougent. 

En fait, le problème n’est pas au niveau des écoles d’ingénieurs, mais bien en amont, au niveau de l’orientation scolaire. Il y a une quasi parité au niveau de la Terminale S, puis l’année d’après, il y a quatre à cinq fois moins de filles qui s’orientent vers des études ou filières menant aux secteurs industriels. C’est donc bien lors de l’orientation qu’on peut agir. Car nous manquons de femmes dans l’aéronautique, le spatiale, le maritime, le ferroviaire, l’automobile, la Défense, le BTP, l’Energie et le numérique. Si on remarque qu’il y a plus de femmes dans les effectifs des industries cosmétique et agroalimentaire, dès que l’on parle de postes en production ou dans les systèmes d’information, nous avons le même décalage entre les hommes et les femmes que dans les secteurs plus traditionnellement identifiés comme masculins.

Quelle était la motivation sous-jacente ?

J’ai rencontré des DRH qui avaient la ferme conviction que la mixité serait un facteur de croissance. Les atouts de la mixité sont multiples : innovation, diversité, meilleure ambiance, styles de management complémentaires. Pour que les filles décident de s’orienter vers une formation scientifique, il faut casser les stéréotypes et leur ouvrir les yeux sur la réalité des métiers … L’idée d’Elles bougent, c’est de permettre aux jeunes filles de rencontrer des jeunes femmes en poste, nos 6000 marraines dans lesquelles elles puissent se reconnaître et se projeter, en discutant avec des modèles accessibles.

Comment est ce que vous décririez Elles bougent aujourd’hui ?

C’est une association d’intérêt général qui rassemble plus de 220 partenaires dans l’industrie, les institutions, l’enseignement supérieur et l’Education Nationale avec un club de plus de 850 collèges et lycées. La plupart des grandes entreprises industrielles sont partenaires …. Nous organisons 500 événements par an à travers nos 22 délégations régionales en métropole et Outre-mer, mais aussi des événements à l’international notamment autour du 8 mars. Aujourd’hui, Elles bougent compte une dizaine de salariées. Chaque année, nous rencontrons 40 000 jeunes collégiennes, lycéennes et étudiantes en face à face. Et depuis 2019, nous commençons à intervenir en primaire. Nous sortons les jeunes filles des lycées pour les emmener voir des événements emblématiques comme le salon du Bourget, ou visiter des entreprises. Nous sommes parrainés par six ministères : l’Education nationale, l’enseignement supérieur et la recherche, le Secrétariat d’Etat aux droits des femmes, l’Economie et les finances, le Travail et l’emploi,  et la transition écologique et solidaire. L’égalité hommes/femmes et la place de l’industrie dans l’économie, sont des sujets transverses partagés par tous.

De quand date votre implication dans l’univers de l’aéronautique et avec quels acteurs de la filière ?

Dès le départ, à la création d’Elles bougent en 2005, nous avons eu à nos côtés des entreprises importantes de l’industrie aéronautique : Airbus group et Dassault Aviation, puis Safran, Thales, CNES, MBDA, Ariane group, Groupe ADP, Air France, Alten, Segula, Cap Gemini, etc… et des acteurs incontournables de l’enseignement supérieur comme ENAC,  ISAE, ESTACA, EPF, IPSA, ESIGELEC, ainsi que plusieurs IUT, universités... Depuis 2007, nous avons emmené des lycéennes au salon du Bourget et nous y sommes à chaque fois avec 150 à 200 jeunes filles et une centaine de marraines. Et également visiter de nombreuses entreprises du secteur. Mais pour recruter plus de femmes, la solution n’est pas instantanée. Il faut agir sur les mentalités, montrer la réalité du métier pour que les jeunes filles aient un déclic. Les femmes sont un véritable vivier de recrutement. Il faut former plus d’ingénieurs en France et ne surtout pas se priver des femmes. Il faut aussi penser à toute la transformation digitale au sein de l’aéronautique. 

Quel est l’impact de Elles bougent sur les métiers d’ingénieurs et de techniciens dans l’aéronautique ? Quelles sont vos solutions ?

L’objet même de l’association est de sensibiliser, informer pour créer des vocations. L’aéronautique est un secteur passionnant, de passionnés et qui emploie. Il faut donner envie suffisamment en amont pour créer un flux vers ce secteur et ces entreprises.

Dans notre association, nous accueillons des étudiantes qui participent à l’ensemble de nos événements et font le pont entre l’école et l’entreprise. Nous avons des marraines étudiantes et des marraines en entreprises.

Depuis 2014, nous avons mis en place le Forum Réseaux et carrières au féminin, qui se déroule chaque année début février à Paris. C’est un forum de recrutement pour les entreprises, qui propose également des ateliers pratiques autour de thématiques concrètes comme « comment négocier son premier salaire », « gérer sa réputation sur les réseaux sociaux », « faire carrière à l’international »…

Depuis 2012, nous organisons aussi des stages de troisième pour des groupes de filles dans des entreprises pour leur permettent d’avoir une vision globale. Aujourd’hui Elles bougent est un réseau de 6000 marraines et 1000 relais hommes pour que nous soyons en cohérence avec notre démarche d’égalité hommes/femmes. Au départ, nous n’avions que des femmes comme marraines. Désormais, nous avons des hommes relais pour être plus dans cet état d’esprit d’égalité. Ces marraines et relais permettent d’avoir aussi des relations interentreprises. Nous proposons aussi des afterworks, des conférences, du Networking qui permettent des échanges sur les bonnes pratiques.

Nous sensibilisons aussi aux soft skills à travers des ateliers, des mini conférences, car le recrutement se fait aussi bien évidemment sur le savoir être.

Quelles seraient vos idées ou solutions pour aider les femmes dans leur carrière, pour éviter qu’elles soient bloquées par le syndrome de l’imposteur et qu’elles brisent le plafond de verre ?

Quand, on évolue dans une grande entreprise, il faut savoir saisir toutes les perches du mentoring pour intégrer les codes pour progresser. Il ne faut jamais baisser les bras et toujours viser plus haut. Sans doute, faut-il aussi bien choisir son conjoint, quelqu’un qui soit dans le partage des tâches... Les femmes doivent faire attention à la charge mentale qu’elles supportent. Bien souvent, elles veulent l’excellence. Les filles veulent être première de la classe, et du coup, par la suite, elles ne postulent que peu à des postes à responsabilités, car elles ne se sentent pas capables. Il faut faire tomber ces barrières psychologiques et les encourager à aller plus loin, plus haut…

Quel bilan faites-vous aujourd’hui ?

C’est une action qui se déroule sur le long terme. Depuis que la loi Copé-Zimmermann est entrée en vigueur en 2009 les choses ont commencé à s’accélérer.  Cette loi a imposé graduellement 40% « du sexe le moins représenté » dans les conseils d’administration des entreprises du CAC 40. Au départ, c’est une loi qui a enregistré des contestations dans le milieu des hauts dirigeants dont certains disaient que l’on privilégiait le sexe à la compétence. En fait, nous avons constaté qu’il y a eu plus d’efficacité au sein de ces conseils d’administration, car les femmes, en « bonnes élèves » ont davantage travaillé leurs dossiers en amont des CA et les hommes, qui ne voulaient pas être en reste, ont eu aussi mieux creusé les questions abordées. Un cercle vertueux en quelque sorte…En dix ans, nous avons constaté que l’évolution des effectifs des femmes a augmenté de plus de 5 % sur les effectifs totaux chez les ingénieurs et les techniciens, et que les recrutements féminins ont augmenté d’environ 50%. Les politiques d’égalité professionnelles ont porté leurs fruits. Il y a eu des prises de conscience. Le mouvement récent « Me too » a d’ailleurs eu un effet amplificateur de ces politiques d’égalité avec un réel impact sur la libération de la parole et la nécessité de la prise en compte par tout le monde (hommes comme femmes) de ces problématiques et de progresser plus vite.  La discrimination positive - à compétence égale, on choisit « le sexe le moins représenté »- a également permis d’accélérer les choses. Désormais plus de filles décrochent un diplôme d’ingénieure et intègrent les effectifs des entreprises industrielles, et Elles bougent en est une des actrices majeures. C’est par leurs compétences avant tout que les femmes sont reconnues dans ces postes. Nous sommes sur une pente ascendante, et elle monte plus vite depuis ces cinq dernières années. Je suis plutôt optimiste et je pense que durant notre décennie actuelle, nous pourrons atteindre des pourcentages de 30 à 40% de femmes ingénieures, techniciennes, dans ces secteurs en manque de talents féminins, dont celui de l’aéronautique.

Propos recueillis par Claude Bigeon


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